Le tapis comme maison

Partout dans le monde, des professeurs de yoga viennent en aide aux migrants et aux réfugiés. À Toulon, Karine Sourbier nous raconte son expérience faite de joie, d’empathie et de partage.

Dans un petit hall bruyant au carrelage froid et aux néons blafards, de jeunes hommes déplacent des chaises et des tables. Ils sont soudanais, afghans, somaliens. Ils ne parlent pas la même langue, mais ils ont tous connu la guerre, le danger, la dévastation, le deuil ; ils ne partagent pas la même culture, mais ce soir ils s’activent ensemble dans le même but : faire assez de place pour dérouler leur tapis de yoga.

Le premier pas

Du yoga pour les migrants et les réfugiés : l’idée commence à émerger un peu partout dans le monde. En Allemagne, en Australie, en Angleterre, et même dans certains camps de réfugiés gérés par les Nations Unies, par exemple au Soudan du Sud. Il n’est pas rare que ces femmes, ces hommes et ces enfants déracinés, forcés à quitter leur pays au péril de leur vie, souffrent de stress post-traumatique, d’insomnies, de dépression. Le yoga serait un premier pas vers le mieux-être.

« Renforcement de l’attention, ancrage du souffle et des muscles… », énumère Karine Sourbier. À Toulon, ville qui jouxte la Méditerranée, cette professeure de yoga se mobilise avec l’association d’accueil des migrants L’Autre C’est Nous. Elle souligne aussi l’importance sociale de ces cours : « Cela leur permet d’apprendre le français, de se retrouver entre eux pour partager un moment joyeux et d’avoir une image un peu plus rassurante du pays d’accueil. J’espère qu’ils peuvent en tirer un premier sentiment d’intégration », dit-elle, avant d’ajouter que l’objectif est, à terme, de pouvoir faire des cours “mixtes” où migrants, réfugiés et Toulonnais seront mélangés.

 

La joie d’être là

Lorsqu’elle est arrivée au centre d’accueil pour donner son premier cours, Karine « a plongé dans un autre monde » :« J’ai senti tout de suite le terrible chemin que ces hommes ont traversé pour être ici. Je me suis sentie toute petite, moi, Occidentale nantie… » Les premiers venus l’aident à installer les tapis en cercle. Ils sont enthousiastes. Aucun ne sait ce qu’est le yoga. « J’ai ressenti une joie immense d’être là, de ces joies qui vous font vous sentir utiles, de ces joies qui naissent lorsque l’on fait des choses qui ont réellement du sens. Il y avait une réelle envie de partage, d’être ensemble. La joie de créer de la cohésion. »

Karine s’inspire en partie de la méthode du Trauma Sensitive Yoga développée par David Emmerson, un professeur de yoga américain, et Bessel van der Kolk, psychiatre spécialiste du syndrome de stress post-traumatique. Mais cette méthode essentiellement basée sur un lexique émotionnel étoffé est difficile à aborder avec des non-francophones. Alors Karine suit son instinct. « Nous avons fait des postures d’ouverture du thorax et d’ouverture des hanches pour apaiser les émotions ; et d’équilibre pour la concentration, l’ancrage. Pour ces dernières postures, j’aime particulièrement le silence profond qu’elles engendrent. »

Les participants aiment les postures les plus “acrobatiques”, la Grue, le Corbeau, celles qui leur permettent de se prouver qu’ils peuvent y arriver. Souleymane, 20 ans, Soudanais, explique qu’il apprécie le yoga parce qu’il a tout simplement envie d’apprendre – parce qu’à un âge où l’on a soif de connaissances, être condamné à attendre l’avancement de procédures administratives peut être désespérant. Quant à Hamoun, jeune journaliste iranien, il indique que le yoga est populaire dans son pays… et profite du cours pour poser des dizaines de questions à Karine.

Empathie sans frontières

Karine Sourbier n’a pas toujours enseigné le yoga. Professeure des écoles depuis 20 ans, titulaire d’une maîtrise de français langue étrangère (FLE), elle a voyagé et vécu dans différents pays en y enseignant le français. Et notamment en Syrie, entre 2005 et 2006. « Quelques années plus tard, j’ai reconnu, sur une photo publiée dans le journal Libération, un de mes anciens élèves du Centre culturel français de Damas… Un véritable choc. Derrière ce sniper dans un bâtiment en ruine, il y avait un homme cultivé, sensible, qui parlait français couramment, qui rêvait d’offrir à sa famille un avenir meilleur. »

Ses nouveaux élèves lui font part de leur reconnaissance à la fin de chaque cours – en peu de mots mais avec beaucoup de sourires. « Le yoga me permet d’intervenir auprès d’un public extrêmement varié : étrangers, locaux, enfants, personnes âgées, chômeurs, cadres, jeunes parents en quête de reconnexion à leurs besoins. Tous cherchent à se sentir appartenir à une communauté dont ils partagent les mêmes idéaux.Ces cours avec les migrants ont renforcé cela.C’est cette vision de l’immense communauté que peut être le yoga qui me touche le plus. » Une communauté sans frontières dont les fondations sont l’empathie, et le terreau l’envie de voir un monde en paix.

Texte : Clémentine Koenig, photographies : Sami Kilouchi
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